Interview de Haris PROCOPIOU -Professeure d’archéologie, Université Paris I- Panthéon-Sorbonne

Interview de Haris PROCOPIOU -Professeure d’archéologie, Université Paris I- Panthéon-Sorbonne

1. Pouvez-vous nous présenter votre activité/vos sujets de travaux de recherche ?

Ma recherche et mon enseignement portent sur la protohistoire égéenne, sur les sociétés qui se sont succédées dans le bassin égéen depuis le néolithique jusqu’à la fin de l’âge du Bronze (VIIe-IIe millénaires avant notre ère) Je suis aussi spécialisée à l’histoire des techniques, agricoles et artisanales. Pour reconstituer ces techniques, j’étudie les outils impliqués dans ces activités et les déchets générés : éclats, objets ratés etc. Pour interpréter ces déchets, je les compare avec des déchets que nous produisons expérimentalement en appliquant des techniques anciennes ou encore avec ceux issus d’ateliers traditionnels non mécanisés. J’applique cette approche qu’on appelle ethnoarchéologique, auprès d’artisans et agriculteurs en Grèce, au Maroc, en Tunisie et en Inde. Cette démarche montre que malgré la variabilité culturelle, des constantes transculturelles régissent les actions techniques. J’essaie ainsi contribuer à la sauvegarde des savoir-faire traditionnels, qui ont perduré pendant plusieurs millénaires, et qui sont aujourd’hui menacés par la mécanisation.

Vous avez présenté à la réunion annuelle du CNE en mars dernier : « Des contenants aux emballages : un cheminement de quelques millénaires », que retenez-vous de cette expérience auprès d’un public complétement à votre écoute ?

J’ai découvert que nous partageons plusieurs interrogations communes sur la gestion des déchets et surtout sur le rapport entre cette gestion et la société. Contre les idées reçues, les archéologues ne sont pas des « chasseurs de trésors » mais plutôt des « chasseurs de déchets ». Nous fouillons des agglomérations détruites, des maisons en ruines et remblayées, des contenants abandonnés, cassés, jetés. Nous recherchons derrière ces déchets, le mode de vie, les pratiques et les mentalités. Aux Etats-Unis, l’Archéologie des déchets – Archaeology of garbage recherche à reconstituer les pratiques actuelles des consommateurs à travers la fouille scientifique des poubelles et des décharges. Les paparazzi s’en sont inspirés, ils recherchent à leur tour des « scoops » dans les poubelles des stars. Tous ces travaux montrent certes l’impact des facteurs sociaux et économiques sur la gestion des déchets, mais suggèrent aussi une variabilité liée aux mentalités, collectives voire individuelles. C’est aussi le cas, pour la protohistoire, où pendant une même période et au sein d’un même système social et économique les pratiques peuvent varier.

2. En tant qu’universitaire spécialisée dans l’archéologie, peut-on considérer que le passé peut éclairer le présent et mettre en avant des solutions du « juste emballage » pour le futur ?

La façon de percevoir le passé, le présent et l’avenir n’est ni immuable, ni universelle. Pour les Maoris par exemple, le passé est devant, le futur est derrière. Ils considèrent que le temps est  » inter-relié et que l’avenir dépend du passé.
Je suis, comme le Maori, intimement convaincue que l’avenir dépend du passé et que les données archéologiques peuvent contribuer aux enjeux sociétaux actuels. Si nos sociétés s’engagent dans le long terme au développement d’emballages recyclables, respectueux de l’environnement, oui en effet les données archéologiques nous livrent plein de pistes à exploiter. Plusieurs emballages présentés de nos jours comme « innovants », comme les emballages en feuilles végétales consommables existaient dès la protohistoire (feuilles de vigne etc.). Des filets en sparterie, des vanneries fabriquées par des « mauvaises herbes », des sacs en fils d’orties sont attestés dès le néolithique et peuvent inspirer les emballages innovants du futur.

3. On a pu noter au cours de votre présentation que l’Homme, au cours des siècles, reproduisait des schémas vis-à-vis de l’Environnement (surconsommation, contenants/emballages à usage unique, etc.), peut-on trouver un début d’explication à cette répétition des faits (sociologie, opulence, moindre valeur perçue des choses, etc. ?)

Pour la protohistoire les cas de surconsommation sont très rares et sont liés à des élites. C’est une gestion raisonnée des ressources qui est la règle. Les systèmes agricoles sont fragiles et la gestion des stocks qui assurent la survie des groupes est au cœur des préoccupations. La mise en place de contenants efficaces, qui protègent les récoltes, fut un enjeu de taille : vases de stockage en céramique fermés hermétiquement, vannerie qui permettent d’aérer le grain etc. Les contenants en céramique cassés sont très souvent réparés (agrafes en métal), on est loin de l’emballage à usage unique.
Il faut attendre les périodes historiques, surtout la période romaine pour avoir des accumulations des déchets de contenants dont la gestion pose problème. Le Monte Testaccio à Rome, colline artificielle formée par des couches successives de tessons d’amphores à huile, en témoigne. Pendant cette même période le recyclage est également attesté, les tessons peuvent être utilisés comme matériau de construction, ils peuvent être broyés pour fabriquer des mortiers etc.
Quant à la valeur des emballages, elle varie aussi. Si on jette bien volontiers, des contenants du quotidien, dès l’Age du Bronze des petites amphores en argile contenant des huiles parfumées, provenant de la Grèce mycénienne, se diffusent en Méditerranée et constituent un contenant de luxe que l’on conserve même après la consommation du produit.

4. L’Homme a trouvé par le passé des solutions pour optimiser ses contenants, l’Homme d’aujourd’hui peut-il tirer parti de bonnes pratiques du passé pour les appliquer aujourd’hui ? si oui, lesquelles ?

Il ne faut pas idéaliser le passé. Si on écarte les contenants en céramique, le faible nombre d’emballages dans les fouilles archéologiques est lié à l’emploi de matériaux organiques périssables. Les ossements animaux, les restes des graines carbonisés, les divers objets montrent que le plus souvent l’espace public (places, rues etc.), était couvert de détritus.
Les bonnes pratiques, sont tout d’abord liés aux matériaux employés. On exploite toutes les ressources naturelles de l’environnement, à une échelle locale, même les ressources sauvages–mauvaises herbes, feuilles. Pour les objets manufacturés, surtout les céramiques, on les répare, on les recycle. Ce sont ces pistes qui me semblent intéressantes à exploiter dans l’avenir.

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